Comment cette conception sereinement cynique de l’État et de la société est-elle possible ? Pour le comprendre, prenons l’exemple de cette encyclopédie de la civilisation indienne qu’est le Mahabharata. Cette épopée immense a fourni les thèmes à toutes les formes d’art : théâtre, sculpture, miniatures, musique y ont largement puisé ; récemment la bande dessinée, la télévision et le cinéma, tant en Inde même qu’en Occident, s’en sont emparés. La partie la plus célèbre sinon la plus importante en est ce « Chant du bienheureux » (la Bhagavad-Gita) où une incarnation divine, Krsna, donne une leçon de dharma, c’est-à-dire de devoir et de droit personnels. Dans un langage fort et très simple, Krsna dit le devoir-être et le devoir-faire du guerrier Arjuna. La Bhagavad-Gita regorge de formules heureuses propres à frapper les imaginations et les consciences des Indiens et des Occidentaux, et ce sont des mots de la Gita, comme on la nomme, qui vinrent sur les lèvres du grand scientifique américain R. Oppenheimer quand les hommes allumèrent pour la première fois le feu nucléaire. Le Mahabharata dans son ensemble dit ainsi le devoir de tous les êtres. On s’attend aux « tu dois » et « tu ne dois pas », aux « il faut » et « il ne faut pas » que l’on connaît habituellement dans les grandes idéologies morales et religieuses. Et en effet, Dieu parle : « Écoute encore, ô [guerrier] au bras puissant, ma parole suprême », et ces mots, tels les commandements de la Bible, semblent s’adresser à tous les hommes. C’est souvent ainsi qu’en Occident on les présente ou on les comprend.
Or, une lecture attentive montre que ce qui est enseigné à titre de « commandement » ne l’est pas à l’humanité en général mais à un homme en particulier dans un contexte particulier. Krsna enseigne à Arjuna ce que là, en tant qu’il est Arjuna, il doit faire, à ce moment. Tout à fait clairement le texte affirme : « Mieux vaut [suivre chacun] son propre devoir, [fût-ce] imparfaitement que celui d’autrui, pratiqué parfaitement. Mieux [vaut] périr en accomplissant son propre devoir car il est dangereux de suivre le devoir d’autrui ».
Une telle formule n’a rien d’extraordinaire, et cette idée court à travers toute la littérature normative : il n’y a pas de bien universel, pas de devoir universel, mais que du bien particulier ou, ce qui revient au même, que du bien contextuel. Le dharma général n’a pas d’existence sauf à être la somme des svadharma, des « dharma particuliers ». Ce que l’un ne doit pas faire, c’est précisément ce que l’autre doit faire. Et il n’y a pas de valeur qui s’imposerait universellement à tous : le bien est la somme harmonieuse de biens particuliers et opposés. Rien n’est bien en soi, tout est bien pour soi. D’ailleurs, les textes enseignent moins ce qu’est le bien que ce qu’il faut faire, et ne s’aventurent guère à le définir.
Les conséquences de telles conceptions courent dans toute la civilisation indienne : dans le Mahabharata lui-même, à travers la Gita, Krsna enseigne à Arjuna son devoir de guerrier, donc les devoirs de sa fonction. Peu importe s’il tue cousins, sa famille… en tant que guerrier, tel est son devoir. La compassion, la pitié qui étreignent son âme à la pensée de toute cette violence ne sont que faiblesse ; pour lui qui s’écrie : « Nous n’avons pas le droit de tuer nos parents. Comment, ayant tué ceux de notre parenté, pourrions-nous encore être heureux ? », inlassablement Krsna passe en revue différentes manières de voir Dieu, l’univers, pour conclure toujours dans l’ordre du fait et de la réalité : « Accomplis ton devoir de guerrier ! ». Le combat en question se finit d’ailleurs sans réel vainqueur : tous les combattants, y compris ceux qu’aidait Krsna et qui pourraient passer pour constituer « le camp du bien », sont finalement tués.