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Le sanskrit, langue de la civilisation indienne

La langue par excellence de la civilisation indienne classique fut le sanskrit. C’est même son utilisation qui définit au mieux cette civilisation : une aire spatiale et temporelle où on employait le sanskrit comme langue de culture. Décrite par le grammairien Panini (vers le IVe siècle av. J.-C.), cette langue, issue des vieux parlers indo-ârya, est fixée par un effort volontaire de ses locuteurs brahmanes dans les premiers siècles avant notre ère et reçoit son nom quelques siècles plus tard. Elle est la sanskrta vac, « la parole ajustée », entendons « parfaitement ajustée », car adoptant le canon grammatical paninéen. Par ailleurs, l’unité de culture réalisée par le sanskrit n’a pas effacé une très grande diversité linguistique - environ cinq cents langues sont encore pratiquées aujourd’hui. Tandis que les populations utilisent principalement différents prakrit (parlers) dérivés de la langue normative ou bien des langues dravidiennes, le sanskrit, modelé artificiellement par la tradition grammairienne, est mis à l’abri de l’usage et de l’usure. Il joue le rôle du latin au Moyen Âge européen, mais d’un latin repensé. Presque immobile et largement artificiel, le sanskrit, par sa longévité exceptionnelle, a constitué dans le long terme la trame de la civilisation indienne.

Son étude la plus ancienne par Panini puis par le principal des exégètes de sa grammaire, Patanjali (peut-être Ier siècle av. J.-C.), et leurs continuateurs a marqué cette civilisation. La grammaire a été la première science en Inde et le modèle de toutes les autres. L’art du raisonnement est né d’une réflexion sur la langue qui commence dès l’époque du plus ancien savoir, le Veda (constitué vers -1000), et se continue surtout dans la grammaire et les autres disciplines de technique linguistique. On a d’abord pensé sur le sanskrit, puis pensé en sanskrit sur les autres domaines du savoir. Et ainsi la méthode d’analyse de la langue mise au point par les grammairiens est devenue le moyen de penser le monde. La grammaire a joué en Inde le rôle des mathématiques et de la physique en Occident.

Dans sa longue histoire, le sanskrit a bien rencontré d’autres langues vernaculaires qui lui étaient plus ou moins apparentées (parmi les plus récentes, citons l’hindoustani qu’on nomme maintenant hindi, le persan) - ou ne l’étaient pas, tel le tamoul - et l’ont concurrencé. Certaines, comme le pali pour les bouddhistes, ou l’ardhamagadhi des Jaina étaient des langues principalement religieuses, d’autres avaient une vocation plus littéraire. D’autres encore, comme le tamoul, le concurrençaient dans tous les domaines. Mais aucune des langues vernaculaires n’a eu, même brièvement, à l’échelle indienne, l’influence du sanskrit qui a joué un rôle civilisateur dans le sous-continent. Jamais exclusif, le sanskrit n’a pas remplacé les formes savantes des langues vernaculaires, il s’est simplement adjoint à elles. Beaucoup de lettrés s’exprimaient et s’expriment encore dans deux langues savantes.

L’influence du sanskrit s’exerçait bien au-delà de ses locuteurs parce qu’il était véhiculé par l’orthodoxie brahmanique, mais aussi par tous ceux que nous nommerions intellectuels. Même quand il s’agissait de dire « non » aux brahmanes, c’était en sanskrit qu’il fallait le faire. Il était langue de la norme, et bien entendu de la norme la plus haute tant du point de vue des contenus doctrinaux, des disciplines du savoir que des formes (les genres littéraires). Bien qu’il n’existât pas d’Empire indien ni donc de langue impériale, le sanskrit était pourtant bien une langue impériale, mais d’un empire de la pensée. Ainsi quand l’Empire moghol fut établi, le sanskrit n’était pas associé à cet État comme le grec à l’Empire d’Alexandre ou le latin à l’Empire romain. Naturellement, c’est en sanskrit que les savoirs indiens ont été exportés : au Tibet, en Chine, en Asie du Sud-Est, en Indonésie…

Ainsi le Ramayana sanskrit, une des deux épopées nationales, référence obligée de l’indianité traditionnelle, a été traduit dans la grande majorité des langues vernaculaires. Chef-d’œuvre sanskrit attribué à Valmïki, il est aussi considéré comme l’ouvrage par excellence dans chacune des grandes langues de l’Inde. Parmi les Ramayana les plus célèbres, citons celui de Tulsï Das (considéré comme l’œuvre maîtresse de la littérature hindi et aussi comme son ouvrage fondateur), celui de Kamban en tamoul, de Krittivasa en bengali. De plus, l’influence de la langue s’exerçait en dehors même de la sphère littéraire ou linguistique : les arts dans leur ensemble ont suivi les canons de langue. Les miniatures ou les mandala, les temples ont été des réalisations à deux et trois dimensions de ce que disaient les mots : un mandala ou un temple ancien sont des mots mis en couleurs, ou en briques ; ils se lisent et se rapportent à des textes.

Pendant des siècles, on a évidemment dit des choses nouvelles en médecine, mathématique, astronomie… et le sanskrit était langue scientifique en même temps que langue littéraire, religieuse, philosophique. Langue d’étude, langue normative, il était le véhicule de la communication générale en Inde - et en Asie orientale dans une certaine mesure. Concurrencé par le persan puis à partir du XVIIIe siècle par l’anglais, tout savoir scientifique, tout pouvoir de dire le nouveau lui échappent peu à peu, et il est confiné aux domaines anciens, spécialement religieux. Aujourd’hui, même s’il existe des journaux et des hebdomadaires, et donc des lecteurs et même des locuteurs, le sanskrit est devenu une langue érudite de référence, et aucune œuvre majeure n’a été produite depuis plusieurs siècles. Il se maintient encore, c’est-à-dire peu, dans la mesure où la civilisation indienne classique se maintient dans l’Inde moderne. C’est ainsi que, çà et là, on continue à réciter des textes vieux de trois mille ans…