Rien ne reflète mieux la complexité de la civilisation indienne que les vicissitudes du nom même de l’Inde. Indika, tel est le nom de l’ouvrage écrit par le Grec Mégasthènes, ambassadeur de Seleucos Nikator à la cour de l’empereur Maurya (IIIe siècle av. J.-C.) - India étant la forme hellénisée de hindu, un mot de la Perse achéménide qui transcrivait sindhu. Ce sindhu, mot adopté en sanskrit, désignait le fleuve, et notamment le fleuve par excellence qu’était l’Indus ; plus tard, dans l’Inde musulmane, il servira à nommer les régions traversées par le fleuve (le Sindh), et par extension le sous-continent. Or, les envahisseurs musulmans utilisaient le persan comme langue de cour et avaient l’habitude de dire hindu-stan « pays des hindu » pour désigner l’Inde en tant que non musulmane. Hindu prit donc une connotation religieuse. Quant aux Européens, ils distinguèrent les « Indiens », habitants des Indes, des hindu, pratiquants d’une religion qui n’était ni l’islam, ni le bouddhisme, ni le christianisme. Au XIXe siècle, férus de mots en « isme », ils inventèrent le mot « hindouisme » pour nommer cette religion globalement tandis que Victoria devenait impératrice des Indes.
Il se trouve que le mot sindhu, pourtant attesté dans le sanskrit le plus ancien, n’a pas d’équivalent dans les autres langues indo-européennes, ni d’ailleurs dans les langues dravidiennes parlées dans le sud de l’Inde actuelle. Il est certainement emprunté. À quel idiome ? On ne le sait pas précisément. Une hypothèse, encore fragile, consiste à attribuer sindhu à la langue buru-ski, celle d’un petit peuple de la haute vallée de l’Indus d’aujourd’hui, qui serait l’unique descendante de la langue harappéenne parlée vers 1800 av. J.-C. dans les cités de Harappâ et de Mohenjo-Daro, celles dont les ruines ont été exhumées depuis 1856 et surtout après 1920.
Aujourd’hui, les vicissitudes de l’histoire font que nous nommons Inde un pays où l’Indus ne coule que très peu, Hindous, les adeptes d’une religion dont le nom a été choisi par des musulmans, tandis qu’« hindouisme » est un néologisme anglais et que le nom officiel du pays est Bharata, ce qui n’a rien à voir avec l’Inde. Et tout ce système repose sur le nom du fleuve nourricier d’une civilisation qui a disparu et qui s’exprimait dans une langue dont il est prudent de ne rien dire.
Cette simple revue montre trois faits qui concourent mieux que d’autres à caractériser la civilisation indienne : l’importance de la langue, celle du fait religieux et enfin celle de la présence étrangère.