Le sous-continent a continuellement été envahi, ce qui n’a rien de particulier. Quelle région du monde n’a pas vécu un tel phénomène ? Ainsi, ce qui est devenu l’Europe occidentale a connu dès avant l’Antiquité et jusqu’au XVIIe siècle de multiples invasions ou tentatives d’invasions qui ont modelé ses populations, ses langues et sa culture religieuse ; puis l’Europe envahie est devenue « envahissante ». En Inde comme ailleurs, le nationalisme contemporain, à la recherche d’une identité nationale, veut présenter l’image d’un pays éternel (« l’Inde ») habitée par un peuple aux parlers et à la religion (« l’hindouisme ») autochtones - concept sans valeur scientifique mais fortement ressenti par la population. En fait, tous les « pays » sont aujourd’hui habités par les descendants des envahisseurs, et l’Inde ne fait pas exception.
Nous avons vu le rôle déterminant du sanskrit. Or, cette langue et tous les parlers de l’Inde du Nord qui y sont apparentés sont proprement étrangers à l’Inde géographique - mais pas aux Indiens ! - de même que le latin et les langues romanes l’ont été dans les pays conquis par les Romains ; ainsi les antiques parlers gaulois ont disparu et se maintiennent seulement à titre de substrats, notamment dans les toponymes et les noms des fleuves. En Inde, l’assimilation a été telle que rien ne témoigne que les utilisateurs du sanskrit et plus généralement les locuteurs de tous les parlers dérivés de l’indo-ârya ancien aient jamais eu conscience de l’origine étrangère de leur langue de civilisation. Aujourd’hui, dans le nationalisme ambiant qui prévaut dans le sous-continent, il ne fait pas bon rappeler ce fait pourtant amplement démontré. Car, dans le domaine linguistique comme politique, ce sont bien souvent les étrangers qui dominent ou organisent le monde indien. Certes il y eut des dynasties autochtones : l’âge d’or de la civilisation indienne classique est celle des Gupta (IVe et Ve siècles) qui unifient toute l’Inde du Nord. De même, mille ans plus tard, l’empire de Vijayanagar, aux XVe et XVIe siècles, dans l’Inde du Sud, est le fait d’une dynastie locale.
Mais aucun souverain de ce type n’est parvenu à assurer une domination stable et durable sur un territoire défini. Il est en revanche remarquable que le sultanat de Delhi (1192-1526), dont les souverains sont d’origine turque et afghane, puis les empereurs moghols (d’origine turco-mongole) jusqu’au XVIIIe siècle aient constitué de larges empires. Leur indianisation n’est que partielle : ils sont musulmans et leur langue de culture est le persan. De même, ce sont les Anglais, victorieux des autres Européens, qui assurent pour la première fois (!), l’unification de l’Inde dans son ensemble. « L’Inde sans les Anglais » était devenue au XVIIIe siècle un ensemble de principautés affaiblies et rivales.
Ce succès étranger tient au fait que dans la période classique, disons dans la période prémoghole, il y a toujours eu une déficience en terme d’État.
On le voit à ce que cette civilisation n’a pas exporté un État qui aurait été le champion de ses valeurs. L’Empire romain est conquérant et s’accompagne d’un impérialisme plus militaire que culturel. C’est d’ailleurs une constante de beaucoup des grandes civilisations : elles s’appuient sur des États et des armées pour exporter, volontairement ou non, leur mode d’être et leur art de vivre. La Chine a ainsi militairement et démographiquement phagocyté les populations voisines. Rien de tel dans l’Inde classique. Les conflits très nombreux et même constants ont eu pour cadre strict la péninsule. Pourtant, la civilisation indienne déborde très largement le cadre géographique de l’Inde : elle a pénétré ce qui est devenu le Cambodge, l’Indonésie. Sans parler du fait que le bouddhisme sous toutes ses formes, s’il a été éradiqué de l’Inde, sa patrie d’origine après le VIIIe siècle, s’est implanté dans sa périphérie proche et lointaine.
Mais, avant l’unification par les Britanniques, l’Inde n’a jamais eu d’existence que géographique et la civilisation indienne n’a pas été exportée à la semelle des soldats. Cette absence d’un État peut être interprétée comme une faiblesse, mais elle est aussi ce qui a en partie assuré le succès de l’Inde en tant que civilisation : les idées qui en émanaient n’étaient pas réputées dangereuses parce qu’elles ne s’accompagnaient, ni avant, ni après, de présence militaire.
Missionnaires bouddhistes au Tibet et en Chine, brahmanes en Asie du Sud-Est, parfois marchands et navigateurs, c’est toute la civilisation indienne qui perd sa spécificité quand justement les Moghols, les Anglais et les Indiens réalisent l’Inde-État.
Il ne s’agit certes pas de dire que la civilisation indienne était non violente ou ignorait la guerre. Cette vision angélique méconnaît les combats sans fin qui sont la matière même de l’histoire événementielle de l’Inde et de sa littérature. Simplement, un cadre étatique durable et englobant fait défaut. Ce qui dure, c’est la réflexion sur l’État, et non l’institution étatique elle-même. Le domaine politique n’est pas seul concerné. Dans le domaine religieux, l’une des caractéristiques les plus remarquables est l’absence d’une institution stable comparable à l’Église de Rome ou aux patriarcats orthodoxes. En Occident, pour une bonne part, l’histoire de la religion passe par celle de l’Église, institution originelle (« Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église… ») dont relève le clergé, qui réunit conciles, établit la doctrine orthodoxe, excommunie et fait brûler les hérétiques à l’occasion. Rien de tel en Inde ; là encore, il ne s’agit pas de décrire une Inde tolérante, libérale où toutes les opinions se valent ! Les combats doctrinaux ont été violents, l’intolérance a bel et bien existé, y compris dans le bouddhisme, et cela demeure d’actualité. Mais aucune structure n’est venue définir la doctrine, n’a organisé les fidèles, n’a institué la religion. Encore aujourd’hui, les personnels qui desservent deux temples sivaïtes éloignés de quelques kilomètres n’ont pas nécessairement de relations institutionnelles et ne pratiquent pas nécessairement le même sivaïsme. Les premiers conciles du bouddhisme n’ont pas eu de suite, et la disparition de cette religion en Inde a mis fin à de telles pratiques.
Aucun maître-penseur n’est parvenu à asseoir une autorité durable dans le cadre d’une institution reconnue par tous ou par une majorité, même si certains - notamment celui qui est réputé comme le plus important, à savoir Samkara (IXe siècle) - s’y sont essayés. L’absence de l’hindouisme n’est que la traduction linguistique de l’absence d’une institution générale. Même durant les nombreuses périodes d’émiettement étatique, aucune structure transversale ne s’est maintenue pour unifier les croyances, la liturgie et les comportements, comme l’Église le fit quand l’Empire romain se disloqua et continua à le faire au point de devenir une puissance politique. Il n’y a jamais eu dans l’Inde historique un corpus précis de textes définis, équivalent de la Bible ou du Coran, et personne (ni un maître, ni une institution ni un État) n’a songé à l’établir. La contrepartie positive de cette absence est ce qu’on nomme la Tradition ; encore est-elle de nature exégétique et non institutionnelle, étant constituée d’une liste de noms de maîtres dont l’historicité pour les plus anciens est douteuse. Ainsi, les différents maîtres ont souvent parlé au nom d’une tradition dont le contenu textuel était imprécis.